
Fragments De Vie #2 — 19 Ans, J'ai Refusé La Caserne
by Steve Dubois
Voici le second épisode de la série Fragments de Vie, une expérience vécue, racontée à voix haute. Dans cet épisode, je te raconte le jour où, à 19 ans, j'ai refusé l'institution militaire pour choisir un autre chemin, celui de l'humain, de l'écoute, de la réinsertion. Tu y reconnaîtras peut-être ce moment où tu as su, au fond de toi, ce que tu ne pouvais plus accepter. Une histoire vraie, sans morale imposée, simplement un acte fondateur que j'avais fini par oublier.
Script
Fragment de vie épisode numéro 2 J'avais 19 ans et j'ai refusé la caserne.
J'appartenais à la dernière génération des appelés en France,
La dernière avant que les services militaires disparaissent,
Et j'ai refusé,
Car certaines images entraient dans mon corps et le révoltaient.
Par exemple,
La photo de mon frère sur le meuble du salon.
Il tenait un fusil,
Il souriait fièrement.
Je la regardais et j'éprouvais un dégoût brut,
Viscéral,
Celui qui remonte avant que la tête ait eu le temps de formuler quoi que ce soit.
Une révolte dans les tripes face à ce que cette image rayonnait comme énergie.
Mon père,
Lui,
Avait adoré ses années à l'armée.
Il avait appris à être maître chien,
Entre autres disciplines.
Il trouvait mon choix curieux,
Curieux mais il respectait.
Moi,
J'avais déjà choisi,
Et mon refus était clair.
Je ne me voyais pas dans une base militaire à tourner en rond.
Car les dernières années de service,
Et dans la majorité des casernes,
Les jeunes appelés attendaient.
Il y avait peu à faire,
Peu d'utilité réelle.
Et l'image de la guerre,
Du combat,
Des fusils,
Avait toujours été à l'eau.
De ce qui m'animait.
Depuis tout petit,
Ce qui me portait,
C'était l'ouverture aux autres,
L'intérêt pour les autres civilisations,
Les autres façons d'habiter le monde,
La création de liens,
L'échange.
Je n'avais jamais compris ces guerres entre une région et une autre,
Un pays et un autre,
Une religion et une autre.
Alors,
Quitte à être au service de la nation,
Autant faire quelque chose d'intelligent,
De vivant,
D'utile à l'humain.
Avant toute chose,
Il y avait eu « reine ».
En France,
Le service militaire était obligatoire à 18 ans,
Mais l'État accordait un report aux étudiants pour leur permettre de terminer leurs études.
C'est ce qui s'est passé pour moi,
Et c'est à 19 ans que j'ai dû me rendre à Rennes pour les 3 jours d'évaluation militaire obligatoire que tout appelé devait passer.
Des examens,
Des épreuves,
L'institution dans toute sa rigidité.
Et en fin d'après-midi du premier jour,
Un militaire m'annonce qu'il souhaite me garder une journée supplémentaire,
Et donc que je devais passer la nuit sur place.
Mais moi j'avais un train,
Payé,
Prévu,
Et surtout ma place n'était pas du tout ici.
C'est là que je savais qu'il y avait une clarté absolue.
Alors je suis entré dans une colère franche,
Une colère qui savait exactement d'où elle venait.
Je leur ai dit que j'avais un train à prendre et que je le prendrais,
Que j'étais adulte et que j'avais le droit de jouir de ma liberté d'être,
Que les jours et les mois à venir ne me changeraient rien à la situation,
Que je me sentirais bien plus utile auprès de l'humain dans une autre forme de service.
Quand ils ont vu mon état,
Ils ont dit c'est bon,
Tu peux partir.
Et c'est là qu'ils m'ont dit la chose importante,
Car si je ne voulais pas faire l'armée,
Je devais déposer une demande de statut d'objecteur de conscience.
Je suis donc parti avec cette information dans les mains.
De retour à Nantes,
J'ai écrit une lettre philosophique à la Drasse,
La Direction régionale des affaires sanitaires et sociales.
Un texte qui mêlait l'argument et la conviction,
Sobre par endroits,
Passionné par d'autres,
Avec notamment Gandhi quelque part au milieu.
J'ai envoyé donc la lettre,
J'ai été convoqué,
Et le statut a été validé assez facilement.
Ce que beaucoup ignorent,
C'est que les objecteurs effectuaient le double de la durée militaire classique.
20 mois au lieu de 10.
C'est comme si l'État voulait s'assurer que ce choix avait un prix.
Mais j'ai accepté sans hésiter.
L'adresse m'avait remis une liste de structures,
Administrations et associations agréées pour accueillir les objecteurs.
J'ai pris le temps de choisir.
Mon choix s'est porté sur Promogène 49 à l'époque,
Une association angevine de réinsertion sociale et professionnelle.
J'ai donc eu un rendez-vous avec eux,
Signé mon contrat de service civil pour 20 mois,
Et je suis parti,
Donc j'avais 20 ans.
Quitter Nantes,
Le cocon familial pour Angers,
C'était une chose,
Mais se loger en était une autre.
Mon Pécule,
Entre parenthèses,
La somme versée dans le cadre du service civil,
S'élevait à 300 euros par mois.
Trop peu pour un logement ordinaire,
J'ai trouvé donc un foyer de jeunes travailleurs la seule option à ma portée.
De quoi me nourrir,
Laver mon linge,
Prendre le train le week-end pour rentrer chez mes parents et travailler sur les marchés histoire de joindre les deux bouts.
C'était hyper contraignant,
20 mois dans ces conditions avec le double de durée du service militaire classique.
Même les convictions étaient bien plus fortes que les contraintes,
Elles l'ont toujours été d'ailleurs.
Ces 20 mois,
Je les ai passés à accompagner des personnes en réinsertion sociale et professionnelle,
À écouter,
À ouvrir de l'espace et à être là.
Et à cet âge-là,
Je ne savais pas encore que je traçais sans formuler la ligne que j'allais suivre toute ma vie.
Alors ce fragment de vie,
Je l'avais complètement oublié.
Il m'est revenu il y a quelques jours.
Et en le retrouvant,
J'ai compris quelque chose.
Au fond,
On sait très tôt ce qui nous porte.
On sait ce qu'on veut,
Ce qu'on refuse,
Ce qui nous fait tenir debout.
C'est là,
Depuis l'enfance,
Dans le corps,
Dans les tripes.
Et puis vient l'adolescence,
L'âge adulte,
Avec leurs injonctions,
Leurs modèles,
Leurs attentes.
Et peu à peu,
On s'éloigne.
On suit des chemins qui ne sont pas les nôtres.
On s'installe dans des rôles qui étouffent.
Qui,
Au fond,
Demandait vraiment à Éclair.
Ce geste à 20 ans,
Je ne le voyais pas comme un acte fondateur,
C'était juste la seule chose possible,
Le seul chemin qui ressemblait à ce que j'étais.
30 ans plus tard,
C'est encore lui que je suis.
Alors,
Toi,
Te souviens-tu d'un moment,
Tôt dans ta vie,
Où tu as dit non à quelque chose qui t'étouffait ?
As-tu choisi ton propre chemin,
Même si personne autour de toi ne comprenait vraiment ?
Ces actes-là,
Je pense qu'ils méritent vraiment d'être retrouvés.
Ils disent souvent mieux que tout le reste qui tu es vraiment.
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