
Le Petit Prince (Chapitres 12-14)
by Kathy
Lecture du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry. Rencontre avec le buveur, le businessman et l'allumeur. Quels messages retenez-vous de cette allégorie? Laissez-vous porter par les aventures de l'aviateur et de son jeune ami plein de sagesse et de douceur. Merci pour vos dons qui m'aident à produire plus d'enregistrements. (Musique de Kai Engel et Doctor Turtle.)
Script
Chapitre XII La planète suivante était habitée par un buveur.
Cette visite fut très courte,
Mais elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie.
— Que fais-tu là ?
Dit-il au buveur,
Qu'il trouva installé en silence devant une collection de bouteilles vides et une collection de bouteilles pleines.
— Je bois,
Répondit le buveur,
D'un air lugubre.
— Pourquoi bois-tu ?
Lui demanda le petit prince.
— Pour oublier,
Répondit le buveur.
— Pour oublier quoi ?
Sentit le petit prince qui déjà le plaignait.
— Pour oublier que j'ai honte,
Avoua le buveur en baissant la tête.
— Honte de quoi ?
S'informa le petit prince qui désirait le secourir.
— Honte de boire,
Acheva le buveur qui s'enferma définitivement dans le silence.
Et le petit prince s'en fut,
Perplexe.
— Les grandes personnes sont décidément très très bizarres,
Se dit-il en lui-même durant le voyage.
Chapitre XIII La quatrième planète était celle du businessman.
Cet homme était si occupé qu'il ne leva même pas la tête à l'arrivée du petit prince.
— Bonjour,
Lui dit celui-ci.
Votre cigarette est éteinte.
Trois et deux font cinq,
Cinq et sept douze,
Douze et trois quinze.
Bonjour,
Quinze et sept vingt-deux,
Vingt-deux et six vingt-huit.
Pas le temps de la réallumer.
Vingt-six et cinq,
Trente et un.
Ouf,
Ça fait donc cinq cent un million,
Six cent vingt-deux mille,
Sept cent trente et un.
— Cinq cent millions de quoi ?
— Hein ?
Tu es encore là ?
— Cinq cent un million de.
.
.
Je ne sais plus,
J'ai tellement de travail.
Je suis sérieux,
Moi.
Je ne m'amuse pas à des balis vernes.
Deux et cinq sept.
— Cinq cent un million de quoi ?
Répéta le petit prince qui jamais de sa vie n'avait renoncé à une question une fois qu'il l'avait posée.
Le businessman leva la tête.
Depuis cinquante-quatre ans que j'habite cette planète-ci,
Je n'ai été dérangée que trois fois.
La première fois,
Ça a été il y a vingt-deux ans,
Par un ton qui était tombé « Dieu sait d'où ».
Il répandit un bruit épouvantable et j'ai fait quatre erreurs dans une addition.
La seconde fois,
Ça a été il y a onze ans,
Par une crise de rhumatisme.
Je manque d'exercice,
Je n'ai pas le temps de flâner.
Je suis sérieux,
Moi.
La troisième fois,
La voici.
Je disais donc cinq cent un million.
.
.
— Millions de quoi ?
Le businessman comprit qu'il n'était point d'espoir de paix.
— Millions de ces petites choses que l'on voit quelquefois dans le ciel.
— Des mouches ?
— Mais non,
Des petites choses qui brillent.
— Des abeilles ?
— Mais non,
Des petites choses dorées qui font révasser l'effet néant.
Mais je suis sérieux,
Moi,
Je n'ai pas le temps de révasser.
— Ah,
Des étoiles ?
— C'est bien ça,
Des étoiles.
— Et que fais-tu de cinq cent millions d'étoiles ?
— Cinq cent un million six cent vingt-deux mille sept cent trente-et-un.
Je suis sérieux,
Moi,
Je suis précis.
— Et que fais-tu de ces étoiles ?
— Ce que j'en fais.
— Oui ?
— Rien.
Je les possède.
— Tu possèdes les étoiles ?
— Oui.
— Mais j'ai déjà vu un roi qui.
.
.
— Les rois ne possèdent pas.
Ils règnent,
Sûr.
C'est très différent.
— Et à quoi cela te sert-il de posséder les étoiles ?
— Ça me sert à être riche.
— Et à quoi cela te sert-il d'être riche ?
— À acheter d'autres étoiles,
Si quelqu'un en trouve.
— Celui-là se dit en lui-même le petit prince.
Il résonne un peu comme mon ivrogne.
Cependant,
Il posa encore des questions.
— Comment peut-on posséder les étoiles ?
— À qui sont-elles ?
Riposta grinche le businessman.
— Je ne sais pas.
À personne.
— Alors elles sont à moi,
Car j'y ai pensé le premier.
— Ça suffit ?
— Bien sûr.
Quand tu trouves un diamant qui n'est à personne,
Il est à toi.
Quand tu trouves une île qui n'est à personne,
Elle est à toi.
Quand tu as une idée le premier,
Tu la fais breveter.
Elle est à toi.
Et moi,
Je possède les étoiles,
Puisque jamais personne avant moi n'a songé à les posséder.
— Ça,
C'est vrai,
Dit le petit prince.
Et qu'en fais-tu ?
— Je les gère.
Je les compte et je les recompte,
Dit le businessman.
C'est difficile,
Mais je suis un homme sérieux.
Le petit prince n'était pas satisfait encore.
— Moi,
Si je possède un foulard,
Je puis le mettre autour de mon cou et l'emporter.
— Moi,
Si je possède une fleur,
Je puis cueillir ma fleur et l'emporter.
Mais tu ne peux cueillir les étoiles ?
— Non,
Mais je puis les placer en banque.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire que j'écris sur un papier le nombre de mes étoiles.
Et puis j'enferme à clé ce papier dans un tiroir.
Et c'est tout.
Ça suffit.
— C'est amusant,
Pensa le petit prince.
C'est assez poétique,
Mais ce n'est pas très sérieux.
Le petit prince avait sur les choses sérieuses des idées très différentes des idées des grandes personnes.
— Moi,
Dit-il encore,
Je possède une fleur que j'arrose tous les jours.
Je possède trois volcans que je ramone toutes les semaines,
Car je ramone aussi celui qui est éteint.
On ne sait jamais.
C'est utile à mes volcans,
Et c'est utile à ma fleur que je les possède.
Mais tu n'es pas utile aux étoiles.
Le businessman ouvrit la bouche,
Mais ne trouva rien à répondre,
Et le petit prince s'enfut.
— Les grandes personnes sont décidément tout à fait extraordinaires,
Disait-il simplement en lui-même durant le voyage.
Chapitre 14 La cinquième planète était très curieuse.
C'était la plus petite de toutes.
Il y avait là juste assez de place pour loger un réverbère et un allumeur de réverbère.
Le petit prince ne parvenait pas à s'expliquer à quoi pouvait servir,
Quelque part dans le ciel,
Sur une planète sans maison ni population,
Un réverbère et un allumeur de réverbère.
Cependant,
Il se dit en lui-même,
— Peut-être bien que cet homme est absurde.
Cependant,
Il est moins absurde que le roi,
Que le vaniteux,
Que le businessman et que le buveur.
Au moins,
Son travail a-t-il un sens.
Quand il allume son réverbère,
C'est comme s'il faisait naître une étoile de plus ou une fleur.
Quand il éteint son réverbère,
Ça endort la fleur ou l'étoile.
C'est une occupation très jolie.
C'est véritablement utile puisque c'est joli.
Lorsqu'il aborda la planète,
Il salua respectueusement l'allumeur.
— Bonjour !
— Pourquoi viens-tu d'éteindre ton réverbère ?
— C'est la consigne,
Répondit l'allumeur.
Bonjour !
— Qu'est-ce que la consigne ?
— C'est d'éteindre mon réverbère.
Bonsoir !
Et il le ralluma.
— Mais pourquoi viens-tu de le rallumer ?
— C'est la consigne,
Répondit l'allumeur.
— Je ne comprends pas,
Dit le petit prince.
— Il n'y a rien à comprendre,
Dit l'allumeur.
— La consigne,
C'est la consigne.
Bonjour !
Et il éteignit son réverbère.
Puis il s'épongea le front avec un mouchoir à carreaux rouges.
— Je fais là un métier terrible.
C'était raisonnable autrefois.
J'étais née le matin et j'allumais le soir.
J'avais le reste du jour pour me reposer et le reste de la nuit pour dormir.
— Et depuis cette époque,
La consigne a changé ?
— La consigne n'a pas changé,
Dit l'allumeur.
C'est bien là le drame.
La planète,
D'année en année,
A tourné de plus en plus vite et la consigne n'a pas changé.
— Alors ?
Dit le petit prince.
— Alors maintenant qu'elle fait un tour par minute,
Je n'ai plus une seconde de repos.
J'allume et j'éteins une fois par minute.
— Ça c'est drôle.
Les jours chez toi durent une minute ?
— Ce n'est pas drôle du tout,
Dit l'allumeur.
Ça fait déjà un mois que nous parlons ensemble.
— Un mois ?
— Oui.
Trente minutes,
Trente jours.
Bonsoir.
Et il ralluma son réverbère.
Le petit prince le regarda et il aima cet allumeur qui était tellement fidèle à la consigne.
Il se souvint des couchers de soleil que lui-même allait autrefois chercher en tirant sa chaise.
Il voulut aider son amie.
— Tu sais,
Je connais un moyen de te reposer quand tu voudras.
— Je veux toujours,
Dit l'allumeur,
Car on peut être à la fois fidèle et paresseux.
Le petit prince poursuivit.
— Ta planète est tellement petite que tu en fais le tour en trois enjambées.
Tu n'as qu'à marcher assez lentement pour rester toujours au soleil.
Quand tu voudras te reposer,
Tu marcheras et le jour durera aussi longtemps que tu voudras.
— Ça ne m'avance pas à grand-chose,
Dit l'allumeur.
Ce que j'aime dans la vie,
C'est dormir.
— Hum,
Ce n'est pas de chance,
Dit le petit prince.
— Ce n'est pas de chance,
Dit l'allumeur.
Bonjour,
Et il éteignit son réverbère.
— Celui-là,
Se dit le petit prince tandis qu'il poursuivait plus loin son voyage,
Celui-là serait méprisé par tous les autres,
Par le roi,
Par le vaniteux,
Par le buveur,
Par le businessman.
Cependant,
C'est le seul qui ne me paraisse pas ridicule.
C'est peut-être parce qu'il s'occupe d'autre chose que de soi-même.
Il eut un soupir de regret et se dit encore — Hum,
Celui-là est le seul dont j'eusse pu faire un ami.
Mais sa planète est vraiment trop petite,
Il n'y a pas de place pour deux.
Ce que le petit prince n'osait pas s'avouer,
C'est qu'il regrettait cette planète bénie à cause surtout des 1440 couchers de soleil par 24 heures.
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